Les émotions : allié ou ennemi de l’artiste ?

On croirait à un coup du sort : depuis que j’ai publié ce premier article, je n’arrive pas à avancer sur mon roman. Je traîne. Je repousse à plus tard. Je relis dix fois le même passage pour, au final, changer une virgule. Et moi qui te parlait d’un sursaut de créativité !

Ça va revenir, je le sais. J’ai déjà expérimenté ce phénomène plusieurs fois. La différence, c’est que je peux en parler ici – et c’est déjà une étape pour se remettre en route.

L’occasion de décortiquer avec toi ce qu’il se passe. De nous rendre compte à quel point la créativité est une petite chose fragile, et qu’il faut donc en prendre soin.


J’étais pourtant bien lancée. J’avais retrouvé mon bureau, mon thé du matin, et lors des premiers jours de confinement, j’ai plutôt bien avancé. Tout était en place pour que je puisse créer. Et puis… la panne.

(On est d’accord, je ne parle pas de libido.)

Perméabilité à l’extérieur

Il faut le reconnaître, la période que nous vivons est particulière. J’ai beau être chez moi, confinée, je n’en suis pas moins connectée au monde. Surtout à cette époque où ça tourne en boucle sur les médias et les réseaux sociaux.

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Genre, comme ça.

Ce que nous vivons collectivement est complètement dingue. Notre gueule de bois n’en finit pas. On se réveille, chaque matin, en se disant : mais bordel, qu’est-ce qui nous arrive ? On pourrait être tentés de ne pas se lever, d’ailleurs.

D’habitude, le matin, j’écoute la radio dans mon lit. Je ne suis pas un foudre de guerre : il me faut une bonne demi-heure pour émerger, si ce n’est plus. Mais là, impossible d’écouter les informations – beaucoup trop anxiogène.

J’ai essayé, pourtant. Je voulais être au courant. Ne pas être celle qui se coupe complètement de l’extérieur, en ces temps où nous devons être solidaires. Je me suis branchée sur France Inter, à défaut de France Culture qui a stoppé sa matinale – ô tristesse.

Sauf qu’après, une fois assise devant l’ordinateur, prête à travailler : le vide. J’ai relu le chapitre que je devais corriger et je me suis dit : à quoi bon ? À quoi bon, si le monde doit s’effondrer demain ? (Moi qui voulais t’épargner mes réflexions sur la fin du monde, eh ben c’est raté !) À cela, se sont ajoutées d’autres difficultés dont je te parlerai  après.

J’ai cru que ça allait passer. Ça m’arrive d’avoir des ratés. Généralement, je m’y remets plus tard et ça va. Là, j’ai vaguement réussi à réécrire trois paragraphes, mais j’étais loin d’être concentrée. Je n’étais pas portée par mon histoire (cet état de flow qu’on recherche tous). Le lendemain, pareil. Cette fois, je n’ai pas allumé la radio, mais problème : je me suis rendormie (quand je te disais que je n’étais pas un foudre de guerre). Je garde bon espoir pour les prochains jours – je te dirai ce qu’il en est.

« Gérer » ses émotions ?

C’est normal d’être touchée par ce qu’il se passe. C’est normal de ressentir de l’anxiété, de la peur (et aussi d’avoir des sursauts d’énergie, comme au moment de lancer ce blog). C’est normal d’être perméable au monde. Le contraire serait même plutôt inquiétant…

Je pourrais te faire un laïus sur la nécessité de gérer ses émotions. Je pourrais te conseiller de mettre à distance les pensées négatives pour ne garder que le positif. Mais non.

Déjà, je n’aime pas trop cette invasion du vocabulaire managérial dans notre vie privée (« gérer » ses émotions, et puis quoi encore ?). Et puis, je trouve important d’avoir des émotions. Et de les laisser s’exprimer. La colère comme la joie. Elles sont notre part d’humanité, notre part sensible. Et quand on a des aspirations artistiques, le sensible, c’est un peu notre domaine. Ce serait dommage de s’en passer.

À ce sujet, je te recommande l’excellent podcast Émotions, de Louis Media, et notamment cet épisode sur l’hypersensibilité. À un moment, un psychanalyste dont j’ai oublié le nom – mea culpa – en appelle à une révolution du sensible, pour qu’enfin, nous acceptions nos émotions. Une analyse très juste que je t’invite à découvrir.

Je crois que j’ai un côté hypersensible. Je ne dis pas ça pour me la péter. Il y a des fois où j’aimerais bien que mes émotions ne se voient pas. Rester calme en toute circonstance. Surtout au boulot. Ravaler ma colère et argumenter froidement, dès lors que je trouve une décision injuste ou inappropriée. Mais je n’y arrive pas. En général, je serre les dents et je ne dis rien. Mais ça ne trompe personne (autre désagrément : je ne sais pas mentir). À côté de ça, j’ai un côté rationnel – ça me sauve, un peu. Si tu me connais in real life, tu le sais : je suis plutôt réfléchie, comme nana.

Je navigue entre ces deux pôles.

Et plus ça va, plus je me dis que j’ai besoin des deux.

Ici se trouve la très belle illustration de l'épisode d'Emotions sur l'hypersensibilité.
Illustration de l’épisode d’Emotions sur l’hypersensibilité – Jean Mallard

Les émotions : force et faiblesse de l’artiste

Pour nous autres, artistes (allez, soyons fous, je m’englobe dedans), qui plus est romanciers, les émotions sont à la fois une force et une faiblesse.

– Une force, car nous puisons dans ce que nous ressentons pour écrire. Nos tripes nous guident. Notre but n’est-il pas d’embarquer le lecteur dans une histoire, et qu’elle suscite des émotions chez lui ? Quand nous inventons un personnage, nous nous projetons en lui. Nous essayons de nous mettre à sa place, y compris s’il s’agit d’un personnage détestable. Notre but n’est pas de juger, mais de comprendre, pour faire corps avec lui. C’est notre empathie – notre sensibilité – qui nous fait écrire. Du moins, c’est mon point de vue (dis-moi si tu es d’accord avec ça ou pas).

– Une faiblesse – revers de la médaille – car parfois, nos émotions nous bloquent. Je l’ai évoqué plus haut. Notre créativité est cette petite chose fragile que la moindre contrariété fout en l’air. Le tout est de faire en sorte que ça ne dure pas trop longtemps. Si tu écoutes le podcast dont je t’ai parlé, tu verras qu’une émotion, c’est un signal du cerveau, un peu comme une sensation physique. Elle sert à nous envoyer un message. Une fois le message transmis, normalement, elle s’en va. Si elle reste, c’est qu’il y a autre chose (et à ce moment-là, il vaut mieux s’en occuper).

Faire corps avec son personnage ?

L’émotion suscitée par l’épidémie croise, dans mon cas, une autre émotion : celle vécue par mon personnage.

Il se trouve que dans la partie que je suis en train de retravailler, mon protagoniste traverse une mauvaise passe. Il est même sacrément dans la merde (pardon, j’ai dit que j’arrêtais les gros mots). L’angoisse le travaille. Il se demande ce qu’il va devenir et il s’interroge sur la marche du monde… Triste parallèle avec notre situation, n’est-ce pas ? (Mais je te rassure, mon roman ne parle pas d’épidémie.)

On pourrait penser que, tiens, ça tombe bien, ça pourrait m’aider à décrire cet état. Mais ce n’est pas aussi simple. Tu fais peut-être partie de ces artistes qui n’arrivent à créer que lorsqu’ils vont mal. Pas moi. Enfin, je peux écrire, mais pas de la fiction. De la poésie, oui. Des textes à caractère autobiographique aussi. Mais pour la fiction, j’ai besoin d’être relativement en paix avec moi-même, pour m’oublier un peu, justement.

Problème : quand la situation fictive offre un miroir à la situation réelle.

Et là, ces derniers jours, quand j’ai essayé de me plonger dans l’état d’esprit de mon personnage, ça m’a trop renvoyée à ma propre peur. Et comme, parallèlement, j’essaie de ne pas sombrer dans la paranoïa vis-à-vis de l’épidémie, eh ben… pas facile.

J’essaie de trouver la bonne distance avec mon personnage. Être en empathie avec lui, oui. Se confondre avec lui, non. Se méfier de lui comme de la peste, de peur d’être contaminée par ses émotions, non plus. Comment trouver la juste mesure ?

Je n’ai pas forcément la solution. J’avance aussi comme ça, par tâtonnements.

Et j’ai aussi envie de te parler de ça sur ce blog : des doutes, des questionnements.

Le fond du problème

Après, pour être honnête, mon mini-blocage, ce n’est pas qu’une question d’émotions.

Il serait un peu trop facile de dire : « C’est pas moi, c’est le Corona. »

Si j’ai peiné, c’est aussi parce qu’il y a des raisons plus profondes. Je démarre actuellement une nouvelle phase de réécriture, et chacun sait que les débuts – comme les fins – ne sont pas toujours évidents à gérer.

Ces derniers mois, j’ai retravaillé la première partie de mon roman. Je l’ai envoyée à 4-5 personnes pour une relecture et maintenant, j’attaque la deuxième. Je me confronte à nouveau à mon premier jet (mon brouillon, quoi). L’exercice est un peu douloureux. Je redécouvre des maladresses d’écriture, je me cogne à telle incohérence du scénario, je me pose des questions existentielles sur la pertinence de tel passage. Je me demande si les réactions de ce personnage sont justes. Si le rythme est bon. Bref, un sacré casse-tête.

Je sais que ma « panne » vient aussi du fait que je n’ai pas encore trouvé le bon angle de réécriture. Je tente des choses, mais je vois bien que ça ne me satisfait pas.

Quelque part, en arrière-plan, le cerveau mouline. Il cherche. Je ne sais pas combien de temps ça va durer, mais j’ai confiance. À un moment, ça va se décoincer. Du moins, jusque-là, ça a toujours fini par se décoincer (je touche du bois). En attendant, je prends des notes sur mon carnet et je m’occupe de « gérer » mon angoisse vis-à-vis de l’épidémie. Et puis j’écris cet article. Ça aussi, ça m’aide.

Je me dis que toi aussi, ça peut t’aider.

Est-ce que toi aussi, tes émotions font du yoyo ?

Image : Pixabay – Alexas Photos

5 commentaires sur “Les émotions : allié ou ennemi de l’artiste ?

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  1. Ahhhh, je vis, j’éprouve exactement la même chose. Cette mixture infecte de sentiment, cette difficulté à me concentrer. J’étais en train d’enregistrer un épisode de podcast pour en parler. Ma pensée n’était pas aussi structurée que la tienne, mais c’est tellement ça… J’ai beaucoup de mal à prendre le temps de vivre et de ressentir mes émotions.
    Un plaisir de te suivre

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci pour ton commentaire ! Je suis pas seule alors, haha.
      Je te rassure, c’est pas toujours aussi clair dans ma tête. Quand j’ai commencé à écrire cet article je ne savais même pas que j’allais parler d’émotions… J’ai commencé en partant de mon ressenti et ça m’a orienté vers ce sujet. Passer par l’écrit m’aide souvent à y voir plus clair.
      Je te souhaite donc de vivre tes émotions pleinement !

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  2. Merci pour cet article, qui m’a donné du grain à moudre (et très envie d’écouter ce podcast). C’est rassurant de voir qu’on n’est pas seul à éprouver des moments de doutes et à buter en chemin, que ce soit dans l’écriture ou dans la vie (avec le Corona, c’est sûr qu’on vient de buter sur un sacré truc !). Courage pour la réécriture. Fais-toi confiance, tu as toutes les ressources pour y arriver. 💪

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