Intermittents… de l’écriture !

Aujourd’hui, on va parler d’intermittents du spectacle.

Ah non, pardon ! Je voulais dire : d’intermittents… de l’écriture !

Ça n’existe pas ?

Non, en effet. Ou du moins, pas encore.

Mais qui sait, un jour peut-être, ça existera.

Peut-être.

Si on y croit assez fort.

Et qu’on le crie sur tous les toits.


L’histoire commence un beau matin de juin.

Il n’est pas loin de neuf heures, j’allume la radio.

Et là… (Quel suspense, n’est-ce-pas ?)

Première surprise : ça parle d’Harry Potter sur France Culture.

L’invitée est Anne Besson, prof de littérature comparée à l’Université d’Artois, que je connais pour ses MOOC sur la fantasy et la science-fiction. (Promis, un jour j’irai au bout.)

Pas le temps de me remettre de mes émotions, boum, deuxième surprise : une journaliste parle de solidarité entre les auteurs dans son billet culturel.

De quoi me mettre en joie !

Elle évoque un principe déjà défendu par Victor Hugo en son temps : celui d’une taxe sur les œuvres tombées dans le domaine public pour soutenir la création contemporaine.

En gros, acheter un Racine ou un Corneille permettrait – indirectement – de soutenir les auteurs vivants.

Elle parle aussi d’une tribune signée dans Libération par un collectif d’auteurs indépendants, réclamant un régime similaire à celui des intermittents du spectacle.

Ma curiosité est piquée : je suis allée voir ça de plus près.

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T’as vu, j’ai choisi une image avec des pointillés : c’est pour symboliser l’intermittence. (Photo : Marc Najera – Unsplash)

Intermittents du spectacle : kesako ?

Tu le sais peut-être, mais dans la vraie vie, je travaille dans le milieu du théâtre.

Je suis donc familière de ce qu’on appelle le « statut des intermittents du spectacle ».

En fait, davantage qu’un statut, il s’agit d’un régime. Un régime basé sur des cotisations, et qui permet aux artistes (et techniciens) de vivre d’un métier qui, par nature, est intermittent.

Le principe de l’intermittence

On le comprend assez bien : un comédien ne va pas « travailler » tous les jours de la semaine, tous les mois de l’année, de 9h à 18h, comme un salarié lambda.

Il va « travailler » (= jouer) certains soirs de la semaine, selon un calendrier de tournée prédéfini, et le reste de temps, il va : passer des auditions, répéter pour un prochain spectacle, se déplacer d’un lieu de représentation à un autre, donner des cours de théâtre, interagir avec des professionnels du spectacle, aller dans les écoles, gérer la paperasse, etc.

On est d’accord : tout ça, c’est du travail.

Un travail invisible, la plupart du temps, mais un travail tout de même.

Et donc, en France, nous avons la chance d’avoir un régime qui prend en compte ce travail souterrain des artistes du spectacle. Et qui leur assure une sécurité financière.

C’est le régime de l’intermittence du spectacle.

En pratique

Maintenant, et avant de parler des auteurs, voyons un peu comment ça fonctionne.

Le principe est le suivant :

  1. Pour accéder à ce régime, il faut justifier d’un certain nombre d’heures de travail sur une période donnée = les soirs de représentation (plus rarement les répétitions). Ce sont les fameux « cachets ».
  2. Ensuite, ça fonctionne comme une assurance-chômage : les jours « non travaillés » (= tout le travail invisible dont on a parlé) sont indemnisés selon un taux défini au préalable.
  3. À la date anniversaire, on regarde combien de cachets vous avez eu dans l’année, et si le compte est bon, c’est reparti pour un tour.

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Ainsi, tout au long de l’année, vous avez :

 

  • des jours où vous êtes rémunérés en cachet
  • et des jours où vous recevez une indemnité.

Vous avez une forme de sécurité de l’emploi : jusqu’à votre date anniversaire où les compteurs sont remis à zéro, vous avez de quoi remplir votre frigo tous les mois, y compris les mois « creux » où vous avez peu de dates.

(Après, je me permets de mettre fin à un fantasme bien répandu : les intermittents roulent rarement sur l’or.)

Et vous cotisez à votre propre système d’assurance-chômage.

Bon, bien sûr, c’est plus complexe que ça.

Mais vous voyez l’idée.

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Ça, c’est la tronche de ton dossier chez Pôle Emploi Spectacle. (Photo : Ag Ku – Pixabay)

Une intermittence… pour les auteurs ?

Tout ça, c’est bien beau, mais quel rapport avec les auteurs ?

J’y viens.

Peut-être qu’en lisant la liste du « travail invisible » du comédien, tu t’es dit :

Mais… ça ressemble à la vie d’un auteur !

Oui, en effet. L’auteur peut aussi avoir une foule d’activités différentes : il (ou elle) écrit son livre, prépare le suivant, relit des épreuves, participe à des salons littéraires, va dans les écoles, intervient lors d’une table-ronde, répond à des journalistes, signe des dédicaces, fait sa propre communication, gère la paperasse (aussi), etc.

Sans même parler du second métier, proprement rémunérateur, dont on a déjà parlé dans cet article sur la liberté de l’artiste.

Sortir du système des droits d’auteur

Sauf que pour l’instant, l’auteur n’est rémunéré que par rapport à la vente de ses livres, en droits d’auteur.

(Parfois aussi pour des interventions, comme le préconise la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse)

Autrement dit, l’auteur perçoit un pourcentage sur le prix de vente du livre. Généralement, c’est autour de 10%, plus souvent autour de 5-6% pour les romans jeunesse – misez un peu le scandale.

Pour un livre vendu 20€, l’auteur touche environ 2€, desquels il faut déduire ses charges, évidemment.

En moyenne, selon l’Express, un premier roman se vend en moyenne entre 500 et 800 exemplaires, et encore, pour les plus chanceux.

Même si, a priori, l’auteur a touché un avaloir – une avance sur recettes – cela ne correspond qu’à une fourchette entre 1000 et 1600€... pour un livre qui aura été travaillé pendant des mois, voire des années.

Et c’est exactement pour ça qu’il est si difficile de vivre du métier d’auteur

C’est là qu’on est en droit de se poser la question : est-ce que cette rémunération tient compte de tout le travail qui a été fourni en amont ?

Non.

Alors, il y aura toujours des gens pour dire : oui, mais écrire, c’est une passion, on ne peut pas vraiment considérer que c’est un métier comme un autre, blablabla.

Et moi-même, je dois dire, je ne pense pas qu’écrire soit « un métier comme un autre ».

Pour autant, je ne pense pas qu’on puisse se passer d’une vraie réflexion autour de la rémunération des auteurs.

Surtout quand on a d’autres modèles sous les yeux, qui ont fait leurs preuves, comme celui des intermittents du spectacle.

C’est ce que demande la tribune publiée dans Libération le 29 mai dernier.

J’ai l’impression qu’elle est passée un peu inaperçue, et c’est fort dommage.

Repenser le marché du livre

Car à mon avis, les revendications des auteurs ne doivent pas se limiter à réclamer de meilleurs pourcentages auprès des éditeurs.

Les éditeurs font comme ils peuvent. Exceptées les grandes maisons, ce sont des acteurs aux équilibres budgétaires précaires… Ce n’est pas à eux de tout porter.

Ce qu’il faut, c’est repenser le système en profondeur, pour que tout le monde s’y retrouve.

Sortir d’un système qui pousse à la surproduction de livres et qui fragilise tous les acteurs – à part les distributeurs, qui eux tirent profit de la grande circulation de livres.

Car toujours plus de livres pour un nombre égal de lecteurs, cela signifie que le même gâteau est coupé en de plus petites parts (chaque livre génère moins de ventes – sauf les best-sellers qui mangent une grosse part du gâteau).

Sortir d’un système de marché qui considère le livre comme un produit.

Le but de la culture n’est pas forcément d’être rentable…

Mais je m’égare.

Revenons à la tribune.

Une tribune pour l’intermittence

Pour la lire en entier, c’est sur Libé ou sur le site de l’auteur Emmanuel Ruben.

Tu l’auras compris, la tribune demande une égalité de traitement par rapport aux comédiens, musiciens et autres intermittents du spectacle.

(Elle inclue aussi d’autres artistes, comme les plasticiens, les photographes…)

Elle interpelle le Président de la sorte :

Trouvez-vous cela normal qu’un auteur qui a vendu plus de 10 000 exemplaires d’un livre sur une année (et qui donc compte environ 20 000 lecteurs en incluant le prêt et le marché d’occasion) ne puisse pas en vivre alors qu’un musicien ou un comédien qui aura joué devant 10 000 personnes en vivra dignement ?

Elle rappelle les conditions de vie des auteurs (moins de 10% des artistes-auteurs ont des revenus équivalents au SMIC), qui doivent cumuler plusieurs activités pour subvenir à leurs besoins, et demande à ce que soit étudié un régime équivalent à celui des intermittents du spectacle.

Elle propose des mesures concrètes :

  1. La mise en place de contrats salariés En gros, au lieu d’une rémunération en droits d’auteurs, il y aurait des sortes de « cachets littéraires » qui donneraient lieu à des indemnités chômage. Cela concernerait tous les « employeurs » potentiels des auteurs : les éditeurs, mais aussi tous ceux qui sollicitent leur intervention.
  2. La définition d’un seuil et d’un plafond pour bénéficier de ce régimeLe collectif a réfléchi aux conditions d’accès à ce régime, mais aussi à un plafond pour qu’il ne soit pas possible de cumuler CDI et intermittence. C’est surtout un régime pour soutenir les auteurs précaires, contraints au job alimentaire.
  3. Le financement de ce régimeC’est là qu’on retrouve l’idée de Victor Hugo, à savoir que ce régime pourrait être financé grâce à une taxe perçue sur les œuvres tombées dans le domaine public. Pour que les ventes de Racine soutiennent la création contemporaine, au lieu de la concurrencer.

Enfin voilà.

La tribune a été signée par Alice Zeniter, Nicolas Mathieu, Etienne Davodeau, et bien d’autres (Charles Robinson – spéciale dédicace à mes camarades de master). Toi aussi, tu peux la signer, si tu veux.

Je la trouve plutôt intelligente et bien pensée.

Je ne sais pas si nous connaitrons le fameux « monde d’après » dont on nous rabâche les oreilles, mais en tout cas, ça vaut le coup d’y réfléchir.

Ça vaut le coup d’en parler.

Tu ne trouves pas ?

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Faites du bruit pour une intermittence des arts et des lettres ! (Photo : Jason Rosewell – Unsplash)

Image d’accueil :  Ahmad Odeh

9 commentaires sur “Intermittents… de l’écriture !

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  1. Merci pour cet article, qui relance effectivement une tribune qui était un peu passée sous les radars. Il faudrait à mon avis creuser un peu la notion de cachets, car autant pour un musicien ou un comédien, c’est facile d’identifier une représentation et donc un cachet autant ça parait moins évident dans le cas d’un auteur. Avant d’avoir un « cachet » par un éditeur, il faut avoir déjà écrit un livre, sans rémunération donc… Pas simple.

    Aimé par 1 personne

    1. Ah, donc tu l’avais vue toi aussi ! Oui, c’est sûr, il y aurait beaucoup de choses à creuser et détailler, mais bon, l’idée est séduisante, je trouve.
      J’ai utilisé le terme « cachet » par facilité, histoire d’éclairer mon propos et de faciliter l’analogie avec le régime des intermittents du spectacle (la tribune ne l’utilise pas), mais c’est sûr que le « travail » effectué n’est pas tout à fait comparable, et qu’il faut trouver une mesure qui convienne à l’activité littéraire.
      Après, en ce qui concerne l’absence de rémunération avant d’avoir écrit le livre, c’est un peu pareil pour les intermittents… il faut avoir déjà créé un spectacle pour toucher un cachet ! L’année qui précède l’entrée dans le régime est toujours un peu bancale, puisqu’il n’y a pas encore d’indemnités chômage… d’une certaine façon, pour « devenir » intermittent, il faut déjà être un minimum intégré au milieu !

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  2. Intéressant !! Pour l’instant je suis partie du principe que je ne vivrai pas de l’écriture mais c’est un tort de ne pas y réfléchir pour autant ! J’ai été sensibilisée sur ce sujet par Samantha Bailly qui a l’air de faire un super travail de ce côté-là. Je suis 100% d’accord avec la vision de ton article, et je trouve complètement géniale l’idée de la taxe sur les livres dans le domaine public ! C’est fou qu’elle n’ait jamais été appliquée alors que Victor Hugo y pensait déjà. A croire qu’on aime bien le cliché de l’écrivain pauvre.

    Aimé par 1 personne

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